[ #HistoiresExpatri√©es ] Les rapports humains ūü§Ě...




https://occhiodilucie.com/

(√©dition n°12 - 10/2018)
(avec pour marraine Kenza, expatriée au Canada)


Thème proposé :

LES RELATIONS SOCIALES

~~~~~~~~⟴~




Vaste sujet que voil√† les relations sociales comme th√®me des #HistoiresExpatri√©es de ce mois-ci ! 

Par curiosit√©, je me suis mise √† chercher une d√©finition de cette notion plut√īt vague et un peu fourre-tout, et je suis tomb√©e sur celle-ci (source : Guy Bajoit)
La relation sociale est le fondement de la vie commune.  
L'auteur complète cette idée en rajoutant qu'il s'agit d'un échange entre deux personnes éveillant chez elles des attentes culturellement définies et se déroulant sous des contraintes sociales.


Puisqu'il est question de parler des bases de la vie commune, le sujet semblerait assez facile √† priori. 

Pourtant, en ce qui me concerne, aborder ce concept est loin d'√™tre aussi simple que √ßa en a l'air... Non pas parce que je fais partie de la cat√©gorie des gens au temp√©rament 《 plut√īt solitaire, timide, √† tendance un tantinet effray√©e par l'autre 》. (Bon... il y a quand m√™me un peu de √ßa !).
#OuiJeSaisJeSuisUnBoulet #PersonneN'estParfait   
 
Mais la difficulté pour moi provient aussi du décalage permanent que j'ai pu ressentir lors de ma parenthèse expatriée, la rencontre (improbable) entre deux mondes si différents que le concept même de "vie commune" comme fondement de toute relation sociale était une hérésie.

Contre toute attente, malgré mon "handicap de sociabilité", j'ai rencontré "l'Autre", aussi bien positivement que négativement... Et même si le choc culturel a été tellement fort qu'aucune "vie commune" n'a réellement existé pour moi là-bas, il n'en reste pas moins qu'au-delà de tout ce qui peut opposer, un point commun fondamental a été au rendez-vous : l'Humain

Alors, puisque je suis bien incapable de parler légitimement de "relations sociales" dans la vie expatriée, ma participation se fera sous l'angle plus large des rapports humains.




Les relations avec "sa communauté" expatriée...

Qui se ressemble s'assemble 》dit l'adage.
Oui, certes, peut-être... quoique, en fait, non, pas forcément !

Quand on vit loin de son pays d'origine, et a fortiori dans un endroit o√Ļ le d√©paysement est abyssal, il arrive un moment o√Ļ, immanquablement, on cherche √† nouer des relations avec des personnes dans la m√™me situation, en l'occurrence d'autres expat'. Tous les crit√®res d'√Ęge, d'affinit√©s et autres points communs passent clairement au second plan (au d√©part de l'action) ! C'est encore plus vrai lorsque le coin o√Ļ on atterrit n'en est pas tr√®s fr√©quent√©...

Ce fut notre cas d√®s notre arriv√©e au S√©n√©gal en 1994, propuls√©s √† Kaolack et ses 150 000 habitants. Assez confiants √† cette √©poque (en r√©alit√©, encore jeunes et un peu na√Įfs...), on pensait qu'avec une ville de cette taille, la probabilit√© √©tait plut√īt bonne de trouver une communaut√© d'expat' (et assimil√©s) assez cons√©quente. Dans les faits, √† peine une trentaine d'occidentaux √©tait recens√©e, dont seulement une dizaine de francophones (largement plus √Ęg√©s que nous deux). L'embarras du choix quoi !

N'ayant trouvé aucune réelle opportunité à l'Alliance Franco-Sénégalaise de Kaolack, c'est ainsi qu'on s'est retrouvés à fréquenter uniquement Le Cercle...
Ne pas se fier à ce nom plein de mystère ésotérique : il ne s'agissait ni d'une secte, ni d'une société secrète ! Ce n'était qu'une sorte d'Association des coopérants français habitant Kaolack. J'en ai déjà parlé dans le premier numéro de mes #HistoiresExpatriées :

《 L'ambiance √©tait plut√īt conviviale, √ßa nous permettait de nous retrouver un peu entre nous, et √ßa faisait du bien parfois !
Le Cercle occupait un local simple et sans prétention, avec un coin bar dans une grande cour ombragée, avec un terrain pour le tennis ou le volley, un coin pour jouer à la pétanque, et aussi de quoi jouer au ping-pong. Il y avait des jeux de cartes et de société, une petite bibliothèque avec quelques livres empruntables et des magazines, et puis une télévision.
Deux soirs par semaine, des repas à menu fixe étaient organisés : le lundi c'était "brochettes", et le jeudi c'était "spaghetti bolognaise". Mais le Cercle était ouvert chaque jour, on pouvait passer boire un verre quand on voulait. Chacun avait son carnet de compte pour y noter toutes ses consommations, et chacun réglait sa note à la fin de chaque mois.


Le Cercle
Le Cercle
L'Alliance Franco-Sénégalaise



Il y avait une nécessité de relations sociales, il le fallait bien. Mais je n'avais pas été dupe bien longtemps, je m'étais rapidement rendue compte que tout ça était quand même assez superficiel. Il n'y avait qu'à écouter les conversations des uns sur les autres dès que ces derniers avaient à peine le dos tourné : les absents ont toujours tort... Il faut dire que quelques individus se permettaient certaines choses qu'ils n'auraient jamais osées en France, comme si le statut d'expatrié repoussait les limites et procurait des prérogatives. J'ai découvert avec consternation un envers du décor dont certains aspects m'ont profondément choquée (mais dont je ne dévoilerai rien, vous pouvez passer votre chemin).

Bref, c'√©tait radio potins en direct du tribunal, avec jugement exp√©ditif par contumace ūüėĀ ! Rien de bien diff√©rent de la France finalement, sauf que l√†, on ne choisissait pas ses fr√©quentations.
Je n'osais m√™me pas imaginer ce qu'on pouvait raconter sur nous, pauvres petits CSN (=Coop√©rant du Service National)  sans vrai statut d'expat' (ni aucun des avantages qui va avec) ! Et que penser alors de ma position, la "femme de CSN" ayant suivi son Homme juste par amour ? Je devais probablement √™tre vue comme une extra-terrestre un peu maso...
La grande majorit√© des expat' √©taient des hommes justement, en contrat de mission √† dur√©e d√©termin√©e en Afrique. Rares √©taient les √©pouses ayant r√©ussi √† vivre l√†-bas plus de quelques jours (quelques semaines pour les plus r√©sistantes). Malgr√© des conditions de vie sur place plus confortables que celles que j'avais pu conna√ģtre, la plupart avaient repris leurs cliques et leurs claques et √©taient rentr√©es en France fissa... Elles pr√©f√©raient attendre leur mari dans leur zone de confort.

Lors des rencontres au Cercle au d√©but, ce qui √©tait cocasse c'√©tait d'assister aux joutes verbales qui s'engageaient dans le clan des "d√©j√† l√† avant" lorsque ceux-ci prodiguaient leurs conseils avis√©s (qu'il faut suivre √† la lettre plut√īt que ceux des autres) et autres bons tuyaux aux "petits nouveaux fra√ģchement d√©barqu√©s". C'√©tait √† celui qui avait raison, la parole divine, la science infuse, l'expertise de tout (et n'importe quoi) et surtout le dernier mot. On sentait bien que tout le monde n'√©tait pas d'accord sur tout (et c'est bien normal), que les esprits s'√©chauffaient parfois, mais cette n√©cessit√© de lien social emp√™chait que les d√©bats ne d√©g√©n√®rent (trop) au final.

Pendant les mois o√Ļ on habitait √† Kaolack, en dehors du Cercle, les relations sociales entre expat' √©taient encore plus limit√©es : il faut moins de doigts d'une seule main pour les compter... Parmi les rares fran√ßais qu'on fr√©quentait r√©guli√®rement, il y avait notamment le patron d'alors de Phil√©as, sur qui on a toujours pu compter. Il fait d'ailleurs partie des deux seules personnes avec qui on est rest√©s en contact (jusqu'√† aujourd'hui encore) apr√®s avoir quitt√© le S√©n√©gal en 1995.

Plus tard, apr√®s avoir d√©m√©nag√© √† Thi√®s, c'√©tait un peu la m√™me chose, avec toutefois le Cercle en moins puisqu'il n'existait pas d'√©quivalent dans cette ville-l√†. Pourtant, il y avait plus d'expat' qu'√† Kaolack. Finalement, sans lieu commun de rendez-vous o√Ļ pouvait se retrouver la communaut√© expatri√©e, √ßa enlevait pas mal d'opportunit√©s de convivialit√© de groupe.

Tout √ßa me semblait un peu factice, mais on ne pouvait bl√Ęmer personne. Il √©tait toujours difficile de s'impliquer vraiment dans de nouvelles relations sinc√®res (et d√©sint√©ress√©es) quand on savait pertinemment, par avance, qu'elles seraient forc√©ment √† dur√©e d√©termin√©e.


Et sinon, en dehors des autres expatriés ? Et bien avec les autochtones, les relations sociales étaient réduites à la portion congrue.




Divergences culturelles et incompréhensions...

Le fondement des relations humaines au Sénégal (comme un peu partout ailleurs en Afrique) est la culture de l'échange. Le principe de base est une générosité consistant à donner, partager et demander pour recevoir en retour.
Il ne faut pas y voir malice, c'est juste comme √ßa. Contrairement √† notre culture occidentale moderne o√Ļ l'individualisme domine, dans la culture s√©n√©galaise, la vie est un sport collectif o√Ļ le partage prime. Au S√©n√©gal,《 Niofar !(= on est ensemble !), c'est une injonction !

Les valeurs culturelles de g√©n√©rosit√© ont √©galement une dimension religieuse dans les populations de confession musulmane. En effet, accueillir et √™tre g√©n√©reux est un devoir pr√©conis√© par l'Islam, r√©compens√© par une b√©n√©diction Divine promettant l'acc√®s au Paradis. De l√† √† penser que la carotte au bout du b√Ęton, c'est plus motivant...


Mais les dés sont un tantinet pipés. Aux yeux des africains, le toubab (=blanc occidental) est forcément un nanti (ce qui n'est pas complètement faux dans l'absolu, mais comme tout est relatif...), donc le candidat idéal à l'échange à la sauce sénégalaise...
À force d'expériences pas toujours super agréables là-bas, quand quelqu'un nous abordait sans raison apparente, j'avais fini par avoir l'impression que ce n'était que par intérêt. Je caricature délibérément le trait, mais j'avais l'impression de ce genre de sous-entendus :
Toi, t'es un blanc-bec privilégié qui ne manque de rien. En plus, tes ancêtres ont colonisé les miens. Donc je vais t'adresser la parole et être super sympa avec toi, comme ça, en échange, pour réparer le préjudice, tu devras m'aider, de préférence financièrement parlant évidemment.
Alors fatalement, le toubab d√©barquant au S√©n√©gal avec sa culture (plus ou moins prononc√©e) du "chacun pour soi", risque de fr√īler l'overdose de sollicitations incessantes sous lesquelles il va in√©vitablement crouler. Moins de cinq minutes apr√®s avoir engag√© la conversation, il va devenir l'ami de toujours, et qui dit "ami" au S√©n√©gal, dit devoir d'entraide et de solidarit√©. Et ce nouvel "ami" de toujours a forc√©ment une tripot√©e de membres de sa famille malades, dans le besoin, avec des probl√®mes (m√™me si, au S√©n√©gal, c'est bien connu, amoul solo [= pas de probl√®mes]...), etc. Si le toubab est un peu trop na√Įf empathique et r√©pond favorablement, alors il est foutu et ne se sortira plus de l'engrenage sans fin ! En revanche, si le toubab n'est pas compl√®tement dupe, ou qu'il r√©alise qu'il se fait avoir, il va finir par s'agacer de se sentir comme un porte-monnaie ambulant, un pigeon se faisant plumer √† longueur de journ√©e.

Au lieu d'être source d'enrichissement, ce décalage culturel en devient souvent source d'incompréhensions.

En vivant dans le pays, être confrontés à trop de "profiteurs du système", ceux qui galvaudent leur "générosité innée" pour tenter de soutirer le maximum de choses, nous a rendus méfiants, voire probablement un peu paranos. Il faut dire aussi qu'on a accumulé les mauvaises expériences, la faute à pas de chance, mais le mal était fait... Du coup, on a fait ce qu'il ne faut jamais faire : généraliser. On en est venus (à tort) à mettre tous les sénégalais dans le même panier et à s'en tenir éloignés le plus possible pour se protéger des relations sociales nous semblant ne pouvoir être qu'intéressées.


Ce que j'avais trouvé un peu paradoxal là-bas c'était de constater que les relations sociales entre sénégalais n'étaient pas si évidentes et naturelles que ça finalement.
Pourtant, comme j'en ai déjà parlé dans un précédent article, les sénégalais excellent en matière de sociabilité et de solidarité, que ce soit dans leur art des salutations (sans fin) bannissant l'indifférence sociale, ou dans leur pratique du marchandage (tragicomique) se révélant être un exercice d'échange social très subtil, ou bien encore dans la réalisation de tontines, parfait exemple africain de relations solidaire.

La tontine est un syst√®me collaboratif d'√©pargne auquel participe un groupe de femmes (la plupart du temps) d'un m√™me village ou quartier. Le principe est simple : durant une p√©riode donn√©e, √† √©ch√©ances r√©guli√®res, chaque participante verse dans un "pot commun" une petite somme fix√©e par avance. Au terme de chaque tontine, l'argent r√©colt√© dans la cagnotte est attribu√© √† l'une des femmes. Et une nouvelle tontine est lanc√©e. Ainsi, le syst√®me contribue √† mieux r√©partir et distribuer des ressources √† tour de r√īle aux familles.

Le problème est que, parfois, ces sacrosaintes relations sociales pouvaient être plus subies qu'autre chose. C'était particulièrement le cas avec la sphère familiale, une autre dimension qui accentue un peu plus l'injonction de la culture du partage !

Le centre de la vie sociale s√©n√©galaise c'est la famille, tel le noyau d'un atome autour duquel gravitent une multitude d'√©lectrons. La notion de famille s'entend au sens tr√®s large : des parent√©s directes les plus proches jusqu'aux parent√©s indirectes les plus lointaines, le tout d√©multipli√© par le nombre d'√©pouse le cas √©ch√©ant ! √Čtablir un arbre g√©n√©alogique complet rel√®verait de la mission quasi impossible.

La famille est une assurance vie au S√©n√©gal. Mais d'apr√®s ce que j'ai pu constater, ce n'est pourtant pas la panac√©e. D'un c√īt√©, elle est une grande force, gr√Ęce √† la r√©elle solidarit√© ind√©fectible y r√©gnant. D'un autre c√īt√©, elle est une vraie faiblesse en raison du poids consid√©rable qu'elle peut avoir sur les individus la constituant et ne pouvant s'y soustraire, "emprisonn√©s" dans des obligations culturelles de devoir moral qui les d√©passent et les contraignent.
D'ailleurs, il n'y a qu'√† regarder les publicit√©s √† la t√©l√©vision s√©n√©galaise pour prendre la mesure du d√©calage entre la vie id√©alis√©e et la vie r√©elle... Les pubs vantent rarement (pour ne pas dire jamais) les m√©rites de la famille traditionnelle super √©largie telle qu'elle existe pour de vrai. Celle avec, en plus des ascendants et collat√©raux (plus ou moins directs) du mari, ses multiples femmes (la polygamie est d'usage au S√©n√©gal), plus fertiles les unes que les autres (la comp√©tition et les jalousies font rage entre les co-√©pouses... Avoir plus d'enfants qu'une autre revient un peu √† dire √™tre la favorite ayant eu le plus les faveurs du mari commun...), et la nombreuse prog√©niture engendr√©e, tout ce beau monde vivant en communaut√© dans un m√™me lieu partag√© (appel√©e concession familiale). La pub t√©l√©vis√©e ne montre que le fantasme du mod√®le "√† l'occidentale", la famille compos√©e d'un couple monogame avec maximum trois enfants (l'id√©al √©tant l'enfant unique), habitant un magnifique appartement meubl√© immacul√© dans un immeuble construit (et achev√©) en "dur" dans un beau quartier tout propre. Bref, le truc plut√īt utopique au S√©n√©gal !





J'avais eu l'occasion de discuter du sujet délicat de la famille avec des sénégalais. Ils m'avaient expliqué leur fatalisme et leur résignation. J'avais été abasourdie par des réalités que je ne soupçonnais pas du tout. Je livre ici trois exemples de confessions recueillies...

➤ Pour se "lib√©rer", certains envisageaient de tout quitter et partir loin. Sauf que cette option ne les d√©livrait de rien du tout en r√©alit√© car m√™me s'ils d√©cidaient de migrer √† l'√©tranger, ils restaient ind√©finiment redevables envers leur communaut√© familiale et devaient envoyer de l'argent au pays r√©guli√®rement. C'√©tait la double peine finalement : devoir survivre d√©racin√©s ailleurs en travaillant pour un salaire mis√©rable ne leur permettant pas de joindre les deux bouts, et dans le m√™me temps devoir en envoyer une partie au pays o√Ļ ce m√™me salaire est consid√©r√© comme une fortune.
Pour donner une id√©e, √† l'√©poque o√Ļ je vivais au S√©n√©gal (au milieu des ann√©es 90), le SMIC local (th√©orique... √ßa ne fonctionne pas du tout comme en France l√†-bas) repr√©sentait √† peu pr√®s 55 € par mois (pour 40h/semaine) pendant qu'il s'√©levait √† environ 940 € par mois (pour 40h/semaine) en France. La famille rest√©e au pays ne comprenait pas qu'avec un tel salaire, leurs exil√©s ne transf√©raient pas plus d'argent. Ils avaient beau se justifier en expliquant le concept relatif de pouvoir d'achat et en accusant le co√Ľt de la vie fran√ßais exorbitant par rapport au S√©n√©gal, seul le montant du salaire paraissant astronomique √©tait retenu.
Ce genre de situation était à l'origine d'incompréhensions, de tensions, de reproches et de conflits inextricables d'une part, et d'un profond malaise par peur d'être rejetés/exclus/bannis de la famille (sanction ultime, humiliation suprême) d'autre part.

➤ Certains esp√©raient sortir de leur situation en faisant des √©tudes, projet impossible si la famille s'y opposait, par exemple pour raison de "charge familiale" (devoir faire des petits boulots par-ci par-l√†, au jour-le-jour, juste pour assurer de quoi payer la "d√©pense quotidienne" familiale).
Ceux qui parvenaient à partir étudier, puis à trouver un emploi stable rémunérateur, finissaient automatiquement le bec dans l'eau, pieds et poings liés, car sans autre choix que de devenir la vache à lait source de financement intarissable de toute la communauté. Ce qui dispensait et/ou dissuadait finalement les autres membres de la grande famille de faire l'effort de tenter leur chance à leur tour. C'était un véritable cercle vicieux...

➤ Le t√©moignage m'ayant le plus marqu√©e √©tait celui d'un jeune homme crois√© dans ma sph√®re professionnelle d'alors.
Il √©tait Peul, ethnie nomade du S√©n√©gal, et vivait paisiblement, en itin√©rance avec toute sa communaut√© et leur b√©tail, de mani√®re traditionnelle (rude et plus que spartiate), sans aucun besoin d'argent puisque autonome et autosuffisant. D'ailleurs, il m'avait dit qu'il ne savait pas vraiment ce qu'√©tait l'argent avant ; chez eux, en cas de besoin, on faisait du troc. Il se sentait tr√®s heureux comme √ßa, ne manquant de rien pour subvenir √† ses besoins basiques primaires (pendant que nous, en Occident, ne sommes jamais satisfaits de tout ce qu'on a...). Son discours √©tait d'une logique implacable : √† quoi peut bien servir l'argent dans un environnement o√Ļ il n'y a rien besoin d'acheter ?
Il √©tait l'a√ģn√© de sa fratrie. Un jour, un de ses fr√®res √©tait tomb√© gravement malade, au point que la "m√©decine" traditionnelle ancestrale n'y pouvait rien. N'ayant pas d'argent, personne n'√©tait en mesure de payer ni consultation m√©dicale ni m√©dicaments. Comme il √©tait (culturellement) inconcevable pour son p√®re de vendre un des z√©bus du troupeau (v√©ritable tr√©sor de guerre sur pattes, plus important que la sant√© d'un enfant manifestement...) pour pouvoir payer les soins, il avait alors √©t√© d√©sign√© pour quitter la communaut√© et partir √† Dakar pour trouver du travail et gagner de l'argent pour pouvoir soigner son petit fr√®re. 
Il avait réussi à remplir sa mission, découvrant par la même occasion la vie urbaine, un tout autre mode de vie dont il ne soupçonnait même pas l'existence jusque-là. Mais le plus terrible c'est qu'il n'avait pas eu le droit de retourner vivre en brousse parmi les siens. Il avait été contraint de rester à la Capitale pour continuer à trouver toujours plus d'argent, pour subvenir à ses propres besoins d'abord, mais surtout pour financer tous ceux de sa communauté devenus un peu trop addict au fric... Perversion d'un système conjuguée à la dictature familiale...
Il vivait très mal cette situation, comme une forme d'esclavagisme des temps modernes dont il ne pouvait pas se soustraire. Mais de son propre aveu, il n'avait pas le choix, question d'honneur. Il était ainsi devenu très malheureux de devoir vivre avec le stress de la nécessité de trouver de l'argent à tout prix dans "l'enfer" de la Capitale.
Son histoire m'avait démontré que l'argent ne fait pas forcément le bonheur... (même s'il peut beaucoup y contribuer !)





Rencontres improbables avec "l'autre"...

Si entretenir de vraies relations sociales avec les locaux √©tait un peu vou√© √† l'√©chec lors de ma parenth√®se expatri√©e, il √©tait en revanche impossible de passer √† c√īt√© des rapports humains. Et √ßa, c'est gr√Ęce √† l'incontournable teranga s√©n√©galaise !


La teranga, l'art de l'hospitalit√©, de l'accueil de "l'Autre", est un √©tat d'esprit ax√© sur la g√©n√©rosit√© et le sens du partage. C'est la marque de fabrique du S√©n√©gal, ce qui cueille d'abord, touche ensuite, envo√Ľte enfin tout √©tranger allant √† la rencontre des s√©n√©galais (les authentiques, pas ceux de la cat√©gorie des imposteurs, les faux chaleureux pervertis par le tourisme et dont le seul but est de se faire de l'argent) au-del√† des lieux purement touristiques.

La première manifestation de cette légendaire teranga, ce sont les salutations. Tout commence par là, rien n'est possible sans ça. J'en ai déjà parlé en détail dans un article précédent.
Les bonjours pleuvent de partout, tout le temps et durent longtemps. C'est tout un rituel, agr√©ment√© d'interminables serrages de mains, pouvant parfois √™tre dr√īle √† observer et √† exp√©rimenter tant les s√©n√©galais ont un sens de l'humour affirm√©. C'est aussi et surtout une excellente entr√©e en mati√®re pour engager la conversation (et, par la m√™me occasion, passer une partie de la journ√©e "main dans la main" avec les personnes crois√©es sur son chemin).

Une fois ce premier contact établi, il est courant de se voir rapidement invité à partager un moment de convivialité : les trois thés, un repas voire carrément une nuitée. Les sénégalais ouvrent naturellement les bras pour accueillir le visiteur étranger rencontré, et ils se plieront en quatre pour le mettre à l'aise.

Que ce soit lorsque nous vivions au S√©n√©gal, ou plus tard lors de chacun de nos voyages l√†-bas, nous avons go√Ľt√© √† la teranga. √Ä de multiples reprises nous avons √©t√© convi√©s "chez l'habitant" √† l'occasion d'une f√™te de quartier typique, d'un repas familial ou m√™me une fois lors d'un mariage traditionnel (o√Ļ le mari√© n'√©tait m√™me pas pr√©sent car √† l'√©tranger ! C'√©tait insolite !).

Pour illustrer tout ça, voici quatre tranches de vie que j'ai choisies de raconter.


➤ √Ä peine quelques jours apr√®s avoir d√©barqu√© au S√©n√©gal en 1994, nous avions √©t√© invit√©s √† manger chez une personne de l'entourage professionnel de Phil√©as. Ce fut pour moi la premi√®re rencontre authentique d'un mode de vie aux antipodes du mien.
Le fait d'être conviée aussi chaleureusement, chez une famille que je ne connaissais pas du tout, m'avait beaucoup surprise et pas mal gênée aussi. Question d'éducation (et de timidité). Jamais il ne me serait venu spontanément à l'idée d'inviter des inconnus à venir manger chez moi parmi mes proches.

Ce jour-là, on est arrivés peu avant midi dans la concession familiale de ladite personne. Enfin, pour être plus précise, dans la concession de sa belle-famille car quand il a épousé sa femme, il a aussi "épousé" toute sa belle-famille avant de partir vivre avec toute sa nouvelle communauté d'adoption.
Concrètement, cette concession familiale est un bout de terrain délimité soit par des empilements aléatoires de briques, soit par des haies de branchages tressés. Plusieurs baraques faites de bric et de broc y sont dispersées en guise de lieux de vie.

L√†, toute la basse-cour cohabite joyeusement. Dans un coin, des truies aux mamelles XXL, avec un porcelet pendu √† chaque t√©tine, sont vautr√©es dans une flaque d'eau croupissante et malodorante. Au milieu, les poules et les coqs se pourchassent fr√©n√©tiquement dans tous les sens. Des ch√®vres cherchent d√©sesp√©r√©ment des brins d'herbes √† brouter. Quelques chiens miteux hagards traversent la cour de terre battue pour s'effondrer √† l'ombre de l'immense arbre qui tr√īne au centre. Un √Ęne fait le pied de grue dans un coin, comme s'il √©tait puni au piquet, quand il ne brait pas soudainement en grin√ßant comme une pompe gripp√©e.

Tous les enfants courent et jouent en hurlant au milieu de tout √ßa. Les femmes et les filles sont toutes occup√©es aux gamelles sur le feu, ou √† la vaisselle, ou √† la lessive, ou √† toutes les autres t√Ęches m√©nag√®res dont elles sont responsables. Le partage des t√Ęches avec les hommes est un concept impensable au S√©n√©gal, d'o√Ļ la tol√©rance (et m√™me parfois l'adh√©sion) pour  la polygamie par bon nombre de femmes qui disent, qu'ainsi, elles peuvent se r√©partir le travail de la maison et des enfants. Si l'une d'elles est malade, au point de ne pouvoir assumer quand m√™me ses besognes quotidiennes, les autres peuvent (doivent) prendre le relais.

Notre h√īte vient nous accueillir tout sourire, la fiert√© se d√©celant dans ses yeux, et nous accompagne dans une des bicoques. L√†, c'est le moment du c√©r√©monial des salutations. Harcel√©s par les nuages de mouches, et transpirant √† grosses gouttes avec la chaleur √©touffante r√©gnant l√†-dedans, on salue en serrant la main √† tout le monde, avant d'aller s'assoir par terre sur une natte. On nous offre de quoi boire avant qu'une table basse ne soit approch√©e : c'est l'heure de manger.

Seuls notre h√īte, son √©pouse et leur fils en bas √Ęge, ainsi qu'un coll√®gue (s√©n√©galais) de bureau de Phil√©as, ont "le droit" de rester manger avec nous. Tous les autres se tiennent en retrait plus loin et nous regardent fixement. C'est extr√™mement g√™nant (d'autant plus g√™nant quand j'ai compris pourquoi √† la fin du repas...).
Chaque plat (tous d√©licieux) arrive dans une grande gamelle qui est commune : pas d'assiette individuelle. Chacun d√©limite une zone dans le plat devant soi, et pioche sa part dedans. Pour nous mettre √† l'aise (il sait que nous n'avons pas trop l'habitude (encore) de manger avec les doigts), notre h√īte nous donne une fourchette √† chacun (ce qu'on trouve bizarre car d'habitude ce sont plut√īt des cuill√®res). Son √©pouse n'en prend pas et mange traditionnellement, avec la main droite (la gauche est consid√©r√©e comme impure, car notamment r√©serv√©e √† d'autres fonctions "sanitaires"...). Pour l'un des plats, elle d√©chire des morceaux de poulet, les effiloche, les p√©trit soigneusement dans sa main, en mange, en m√Ęche pour donner la b√©qu√©e √† son fils assis sur elle, se l√®che g√©n√©reusement les doigts avant de recommencer l'op√©ration... pour nous cette fois ! Elle pose les morceaux ainsi pr√©par√©s (et copieusement pourl√©ch√©s !) devant nous. L√†, j'ai vraiment eu un mal fou √† d√©passer mon r√©flexe de d√©go√Ľt, manger ces morceaux me paraissant insurmontable. Comme je ne voulais surtout vexer personne, j'y suis quand m√™me arriv√©e "au mental" ! Bon, c'est sans doute une pure co√Įncidence (ou pas...), mais 24 heures apr√®s, une m√©chante gastro-ent√©rite carabin√©e (pas juste une tourista) m'a clou√©e au lit plusieurs jours avec une fi√®vre de cheval et la double vidange massive par en haut et par en bas...

Pendant ce vrai moment de rencontre et de partage intense (tellement intense que mon syst√®me immunitaire n'a pas support√© le choc !), on nous a trait√©s comme des rois. Pourtant il n'y avait pas de raison, et √ßa m'a mise mal √† l'aise. Surtout lorsque j'ai compris pourquoi tous les autres nous observaient pendant qu'on mangeait... Quand on a √©t√© repus, ils se sont pr√©cipit√©s sur les gamelles et ont emport√© les restes dans la pi√®ce d'√† c√īt√© pour manger √† leur tour... C'est ainsi que √ßa fonctionne avec la teranga : l'invit√© passe toujours avant.




➤ Lors de la c√©r√©monie des trois th√©s, appel√©e ataya, d√®s que l'occasion se pr√©sentait, je ne refusais jamais une telle invitation. M√™me si √ßa durait des heures (si on commence, il est tr√®s mal vu de ne pas aller jusqu'√† la fin). M√™me s'il fallait partager les m√™mes verres (pas tr√®s propres et tout collant) avec tous les autres participants (id√©al pour diversifier et renforcer toujours plus son syst√®me immunitaire !). M√™me si je savais que j'allais me br√Ľler la langue au troisi√®me degr√© (mais au moins, l'eau √©tait bouillie...). M√™me si je ne faisais pas suffisamment de bruit en le sirotant (un bon gros "sssllluuurp" bien humide fait partie du rituel !). M√™me si je manquais m'√©touffer avec les feuilles de th√© que je ne savais pas bien filtrer comme il faut avec la mousse pourtant faite pour √ßa (c'est toute une technique !). M√™me si tout ce feuillage me restait coinc√© partout entre les dents (effet sourire mouchet√© garanti !). M√™me si le breuvage me tordait √† peu pr√®s syst√©matiquement les boyaux (id√©al en cas de tuyauterie interne bouch√©e)... Et m√™me si trop de th√©ine ingurgit√©e trop tard dans la journ√©e me promettait une nuit encore plus agit√©e qu'√† l'accoutum√©e.
L'ataya, au début, je le boudais un peu, j'étais réticente juste à cause des conditions d'hygiène. Et puis mes freins se sont débloqués et depuis j'aime ça ! On a ramené tout le nécessaire et la recette pour pouvoir se le faire en France une fois rentrés au pays. C'est Philéas qui s'y colle, mais trop rarement car ça prend trop de temps...






➤ Un jour, j'ai pu accompagner Phil√©as lors d'un de ses d√©placements professionnels en brousse. C'√©tait en Casamance, tout au Sud du pays, dans un lointain petit village pr√®s de la fronti√®re avec la Guin√©e-Bissau. Le coin √©tait isol√© au point que la plupart des habitants que nous avons crois√©s n'avaient jamais vu de "blancs" auparavant. D'ailleurs cette fois-l√†, j'avais eu la d√©sagr√©able impression d'√™tre un animal de foire g√©n√©tiquement modifi√©, avec tous les gamins qui me sautaient dessus pour toucher ma peau blanche comme un cul et pour tirer sur ma longue tignasse rouquine boucl√©e (au Moyen-√Ęge, ma crini√®re m'aurait envoy√©e sur le b√Ľcher pour √™tre br√Ľl√©e en place publique ūüėĀ). Mais bon, je m'√©gare...

Bref, la notion de temps √©tant tr√®s extensible au S√©n√©gal, la grande r√©union sous l'immense manguier (duquel tombaient d'√©normes mangues manquant nous assommer) √† laquelle on assistait (avec des villageois portant des bonnets de laine malgr√© la chaleur infernale), s'√©tait √©ternis√©e. L'heure du repas de midi √©tait largement d√©pass√©e, c'√©tait plut√īt l'heure du go√Ľter. Avec la chaleur suffocante, la fatigue, la faim, la distance/temps de pistes et routes d√©fonc√©es n√©cessaires au retour, on s'est vu d√©faillir... Mais c'√©tait sans compter sur la l√©gendaire teranga !

Le plus puissant, riche et très respecté homme de ce village, plus gros éleveur de bétails de la zone (et accessoirement plus gros usurier aussi), nous invite à venir manger dans sa concession familiale, située en "périphérie" du village, au détour de quelques termitières "cathédrale" (gigantesque édifice animal en terre, bien plus haut qu'un homme, de forme plus ou moins pyramidale) et de termitières "champignon" (le modèle tout petit, en forme de champignon de paris).
L√†, on nous conduit jusqu'√† une case traditionnelle o√Ļ il nous a presque fallu nous mettre √† quatre pattes pour pouvoir y rentrer tellement la "porte" √©tait basse. Comme √† l'accoutum√©e, on s'assoit sur une grande natte par terre. On se met √† agiter les mains dans tous les sens pour chasser les nuages de mouches qui jouent avec nos nerfs en essayant de nous rentrer dans la bouche, les narines et les yeux. On nous apporte un petit seau d'eau avec un morceau de savon pour pouvoir se laver/rincer les mains en m√™me temps... Le premier qui s'y colle a les mains (√† peu pr√®s) propres, mais pour le dernier, il doit se laver avec l'eau sale de tous ceux qui l'ont pr√©c√©d√© !

La grande gamelle commune arrive, avec des cuill√®res fournies pour les invit√©s (youpi !!!). Personne de la concession familiale ne se joint √† nous pour le repas, m√™me s'il y a deux coll√®gues s√©n√©galais de Phil√©as avec nous. Pas m√™me notre h√īte, qui ne nous rejoint qu'√† la fin du repas. L√†-bas, c'est comme √ßa. On nous explique que c'est une marque de respect pour ne pas nous mettre mal √† l'aise quand on mange.
On ne sait pas du tout ce qu'on va devoir ingurgiter, mais comme on est (trop) confiants, on se r√©jouit de pouvoir au moins manger du riz (base de l'alimentation la plupart du temps), histoire de faire taire notre faim jusqu'au soir. Sauf qu'il n'y a pas l'ombre d'un grain de riz au menu ! Dans la gamelle, il n'y a que des gros morceaux de viandes (forc√©ment, chez un √©leveur de z√©bus, on mange du z√©bu) baignant dans un jus d'huile. En guise d'accompagnement, il y a des sortes de petits pains typiques √† base d'un m√©lange de farines de mil et de bl√©. C'est tr√®s compact, il faut avoir de sacr√©es m√Ęchoires pour le mastiquer suffisamment et √©viter de s'√©touffer en l'avalant. Pour faciliter l'op√©ration (mais pas la digestion...), il faut tremper les morceaux de pain dans le jus d'huile.

En m√™me temps qu'ils brassent l'air avec une esp√®ce d'√©ventail en osier pour virer les mouches qui plongent goul√Ľment dans notre repas, les deux coll√®gues s√©n√©galais nous d√©coupent spontan√©ment des petits morceaux de viande avec les doigts et nous les jettent devant notre "coin de gamelle". L√† encore, on ne demande rien, mais pour eux c'est naturel. Malgr√© √ßa, couper cette viande, savoureuse mais assez raide, avec une cuill√®re n'est franchement pas facile, alors je finis carr√©ment le repas les mains dans l'huile pour manger avec les doigts moi aussi ! Ce jour-l√†, j'ai d√©finitivement pass√© un cap et repouss√© une de mes nombreuses limites (moi qui, jusqu'alors, chipotais pour un rien d√®s que j'√©tais devant mon assiette).
Le repas terminé, on nous ramène un nouveau seau d'eau propre pour (tenter de) se dégraisser les mains. Même cirque qu'au départ de l'action, mais avec un état de l'eau après usage encore plus dégueulasse.
La gamelle est r√©cup√©r√©e. On aper√ßoit une ribambelle de gamins qui s'y jettent dessus pour manger. Je suis tellement g√™n√©e. Mais nos h√ītes sont honor√©s...


termitière "cathédrale"



➤ Nos enfants aussi ont √©t√© initi√©s √† la teranga. C'√©tait lors d'un "r√©veillon du jour de l'An" pass√© au fin fond du S√©n√©gal Oriental avec le peuple B√©dik, ethnie tr√®s minoritaire vivant toujours selon leurs traditions ancestrales. On avait tout le n√©cessaire pour bivouaquer : tentes, matelas, bouffe, gamelles et r√©chaud. Et pourtant, le repr√©sentant du chef du village et son √©pouse avaient insist√© pour nous laisser leur case (et leurs lits de brousse faits de branches), pendant qu'eux √©taient all√©s dormir sous une tente qu'ils s'√©taient install√©s plus loin... On avait eu beau d√©cliner en expliquant qu'on √©tait √©quip√©s, rien n'y avait fait : refuser aurait √©t√© un affront. J'avais √©t√© tellement mal √† l'aise de les voir partir de chez eux pour nous laisser la place. Mais pour eux, c'√©tait un honneur.
La doyenne du village nous avait apporté de quoi manger aussi : une grande gamelle remplie de fonio accompagné d'une sauce à base d'arachide. Là encore, on n'avait rien demandé (de toute façon, elle ne parle ni ne comprend le français). C'était juste normal et naturel pour elle.
Le lendemain, au moment de les quitter, ils nous avaient offert un sac de 5 kg de fonio et un poulet vivant !
Sacr√©e claque que de rencontrer des personnes qui n'ont pratiquement rien mais qui, malgr√© tout, vous donnent tout ce qu'elles peuvent... Sacr√©e le√ßon de vie pour nous autres fran√ßais hyper privil√©gi√©s mais jamais contents, g√Ęt√©s pourris par la vie que nous ne savons pourtant pas appr√©cier √† sa juste valeur, trop occup√©s √† r√Ęler en permanence...




➤Au cours de ce m√™me family trip, l'incroyable hospitalit√© s√©n√©galaise nous a scotch√©s √† deux autres reprises, au milieu de nulle part, en plein cŇďur du Parc National du Niokolo Koba.
On y était partis faire un safari-photo de deux jours avec bivouac dans le Parc au milieu des animaux.
Le second jour à la mi-journée, on s'était arrêtés dans un "campement". On y a rencontré trois sénégalais travaillant là. On s'est installés pour pique-niquer avec leur autorisation. On avait déjà fini de manger quand eux se sont mis à préparer leur repas. Quand leur grande gamelle a été prête, ils l'ont posée sur un seau et se sont assis tout autour. Et ils nous ont invités à partager leur repas ! Sauf que nous, on était déjà bien rassasiés, alors on a poliment refusé en expliquant pourquoi. Mais j'ai senti que ça les vexait... Alors je me suis levée et je me suis jointe à eux pour manger quelques cuillères de riz de leur thieboudienne (= plat national sénégalais) tout en papotant avec eux.
J'ai seulement voulu faire honneur à la teranga (même si mon estomac, plein au-delà de l'entendement, me l'a bien fait regretter tout l'après-midi. J'avais presque les dents du fond qui baignaient...).


Le soir, on n'avait pas pu atteindre le lieu de bivouac pr√©vu au d√©part. Alors notre guide avait d√©cid√© de nous emmener en lieu s√Ľr (√† cause des animaux sauvages dangereux peuplant la zone) avant la tomb√©e de la nuit, dans un campement proche de notre position.
Là, il y avait deux militaires en poste. On n'était pas du tout prévus dans leur programme. Mais quand on leur a demandé l'autorisation de simplement planter nos tentes en sécurité pour camper la nuit, ils ont accepté sans aucun problème. L'un d'eux nous a même escortés avec son fusil jusqu'à la rivière pour que Philéas puisse aller faire un petit plouf rafraichissant. Nous avons ensuite passé la soirée avec eux, autour du feu, avant qu'une jolie genette, tranquillement allongée sur une branche d'arbre, ne vienne mettre l'ambiance à l'heure du coucher.
Cette soirée et nuit-là furent épiques !








Les relations sociales au Sénégal n'ont donc pas été réellement possibles pour nous pendant notre parenthèse expatriée.
Beaucoup trop de paramètres ont constitué des freins ou ont considérablement compliqué les choses, comme, par exemple, les barrières linguistiques et/ou culturelles.

Mais gr√Ęce au temp√©rament g√©n√©reux et tr√®s ouvert des s√©n√©galais, gr√Ęce √† leur spontan√©it√© √† aller vers "l'√Čtranger", la rencontre avec "l'Autre" a bel et bien eu lieu. Une situation similaire ne pourrait pas se passer ainsi en France o√Ļ l'hospitalit√© n'est pas du tout inn√©e.

Depuis l'époque de notre expatriation jusqu'à aujourd'hui, plus de vingt ans après, j'ai pu constater au fil des années dans l'évolution des choses là-bas, que les relations sociales dans la société sénégalaise sont en profonde mutation.

Deux phénomènes majeurs me semblent révolutionner la culture de l'échange propre au pays.

D'une part, une transition inéluctable s'opère entre la ruralité et l'urbanisation. Les modes de vie étant très différents, les valeurs traditionnelles farouchement préservées sont en train de voler en éclat.

D'autre part, ce phénomène est désormais combiné au fléau d'internet en général, et des réseaux sociaux en particulier, touchant aussi énormément le Sénégal. La nouvelle génération, ultra connectée, n'a que faire de la solidarité, l'hospitalité, la générosité. La jeunesse sénégalaise rejette de plus en plus tout ça en bloc, préférant se regarder le nombril. Elle veut s'émanciper du modèle traditionnel axé sur le "collectif" pour tendre vers le modèle occidental purement individualiste imposé par le rouleau compresseur de la mondialisation.

Malheureusement, j'ai bien peur que ce fléau n'ait signé l'arrêt de mort de la solidarité et des relations transgénérationnelles au Sénégal.

J'esp√®re juste que l'incomparable teranga s√©n√©galaise ne finira pas par purement et simplement dispara√ģtre un jour, ce serait tellement dommage...









~~~~~~~~⟴~


Précédentes #HistoiresExpatriées :

√©dition n°11 : Coin pr√©f√©r√© au S√©n√©gal...
√©dition n°10 : Le corps ailleurs...
√©dition n°9  : La vie professionnelle ailleurs...
√©dition n°8  : La (barri√®re de la) langue...
√©dition n°7  : Votre coin de France. (je n'ai pas particip√© √† ce num√©ro)
√©dition n°6  : Ce que j'aurais voulu savoir avant de partir...
√©dition n°5  : Mon ailleurs la nuit...
√©dition n°4  : Ma nouvelle routine...
√©dition n°3  : Pourquoi es-tu partie ?
√©dition n°2  : F√™tes et lumi√®res d'ailleurs...
√©dition n°1  : Un nouveau "chez soi" ailleurs...




Toutes les autres participations abordant ce thème sont listées en fin d'article ici.







----------------

-->


2 commentaires:

  1. Sur Facebook, à l'annonce de ce splendide reportage, j'avais dit que j'allais regarder cela avec gourmandise. Je n'ai pas été déçu, je me suis régalé !

    RépondreSupprimer