[ #HistoiresExpatri√©es ] La vie professionnelle ailleurs... ūüĖ•️ūüĖ®️ūüíĺūüĒĘūüóÉ️




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(√©dition n°9 - 07/2018)
(avec pour marraine Hélène, expatriée au Mexique)


Thème proposé

LA VIE PROFESSIONNELLE
DANS MON PAYS D'ADOPTION

~~~~~~~~⟴~




M'expatrier ne faisait pas du tout, mais alors pas du tout partie de mes plans de carrière. Et pourtant, je me suis retrouvée propulsée en pleine immersion au Sénégal lorsque j'ai suivi Philéas début 1994.

Durant les premiers mois, alors que nous (sur)vivions à Kaolack, je n'avais aucune perspective professionnelle. Encaisser, supporter et digérer le choc culturel m'occupait déjà à plein temps !

Puis nous avons d√©m√©nag√© et c'est finalement √† partir de l√† que ma vie professionnelle a pu voir le jour. Alors que ce n'√©tait pas gagn√© d'avance... Tous les expat' de notre entourage rab√Ęchaient √† Phil√©as qu'il ne fallait pas que j'aie trop d'espoirs, lui expliquant que c'√©tait impossible qu'une femme de toubab (=le blanc) puisse d√©crocher un job, et √† fortiori dans une entreprise s√©n√©galaise.

Sur le papier, ils n'avaient pas totalement tort. C'était d'autant plus "mission impossible" qu'il me fallait dénicher un poste compatible avec mon cursus d'études et surtout agréé par l'Ordre des experts-comptables de Paris (dont je dépendais alors en tant qu'expatriée).

Dans les faits, à peine une semaine après avoir emménagé dans notre nouveau logement, j'ai débarqué à l'improviste dans le seul et unique Cabinet d'expertise comptable/commissariat aux comptes/expertise judiciaire du Sénégal non situé à la capitale (un vrai pionnier, cobaye de la décentralisation). Et au culot, j'ai demandé à être embauchée avec les "contraintes administratives" particulières qui étaient les miennes...
Qui ne tente rien n'a rien ! dit l'adage.
Et bien c'est absolument vrai, je l'ai testé pour vous !

La rencontre improvis√©e s'est d√©roul√©e un mercredi apr√®s-midi (apr√®s l'heure incontournable de la traditionnelle sieste s√©n√©galaise). Ce jour-l√†, je stressais autant qu'un jour d'oral d'examen (pr√©cision : lors de tous les oraux que j'ai eu √† passer dans ma vie, j'ai toujours √©t√© paniqu√©e √† mort, au point d'en perdre souvent tous mes moyens. Je suis beaucoup plus √† l'aise √† l'√©crit).  
M√™me pas trente minutes apr√®s le d√©but de l'entrevue, j'√©tais engag√©e, sans autre formalit√© qu'un enthousiaste 《 OUI 》. Il m'a juste fallu tirer un trait sur le volet "r√©mun√©ration au tarif r√©glementaire fran√ßais" car qui dit "emploi s√©n√©galais" dit aussi "salaire s√©n√©galais". Enfin... pas tout-√†-fait, puisque je me suis quand m√™me vue proposer un peu plus du double de l'√©quivalent du SMIC s√©n√©galais d'alors. Youhou✌️! Un v√©ritable casse-t√™te financier mensuel pour mon employeur, une grosse concession pour moi en acceptant d'√™tre pay√©e √† peine plus de 16% du SMIC fran√ßais de l'√©poque.

Le jeudi matin, j'ai √©t√© convi√©e pour √™tre chaleureusement pr√©sent√©e √† mes nouveaux coll√®gues, d√©couvrir le Bureau o√Ļ j'allais devoir s√©vir, et proc√©der √† quelques d√©clarations administratives. J'ai √©galement √©t√© inform√©e de la premi√®re mission dans laquelle j'allais √™tre plong√©e d√®s mon arriv√©e officielle, et l√† j'ai cru d√©faillir... Je devais participer √† l'animation d'un s√©minaire de formation de cinq jours... moi qui me liqu√©fie √† la seule id√©e de devoir parler en public devant plus de deux personnes ! L'angoisse absolue !

Le lundi suivant, apr√®s une nuit quasiment blanche √† cause des conditions climatiques saisonni√®res, tel un zombie l√©thargique je commen√ßais mon nouveau boulot (par un sacr√© d√©fi pour moi)... et d√©couvrais aussit√īt, par la m√™me occasion, un autre monde !

1995


Si ma première semaine de mission m'a semblé être digne d'un bizutage en caméra cachée, ça aura au moins eu le mérite de me permettre de découvrir d'un bloc les us et coutumes auxquels j'allais devoir m'adapter rapidement. Finalement, je n'ai pas juste été une intervenante parmi les autres formateurs... J'ai aussi (et surtout) été la novice-observatrice en apprentissage niveau débutant durant cette semaine de séminaire épique ! Je vous raconte la première journée, toutes les autres y ressemblaient.

Dès l'arrivée, je me suis pliée au rituel des salutations (déjà évoqué ici). C'est tout un art, et rien que ça, il m'a fallu au bas mot une demi-heure pour dire bonjour à tout le monde au Bureau et demander des nouvelles de tout leur arbre généalogique, boutures et greffons compris. #1erRound

Après cette mise en bouche, me voilà partie avec mon nouveau patron et un collègue vers le lieu du séminaire. Comme mon boss n'avait pas de véhicule personnel (rares sont les sénégalais ayant les moyens de posséder une voiture), nous avons pris un taxi de ville, de ceux-là même que je décrivais dans la première édition des #HistoiresExpatriées.
Je vous laisse imaginer la scène un peu surréaliste, nous trois habillés sur notre 31, nos porte-documents à la main, débarquer dans notre carrosse délabré ! #2èmeRound




Arriv√©s sur les lieux, je re√ßois une piq√Ľre de rappel de la le√ßon sur la notion du temps au S√©n√©gal... [cf § "nouveau rythme de vie"]

Il est 8h30. ⌚️⌛️

Il faut attendre que les 37 "élèves" (des adultes) et le Directeur de l'association arrivent avec indolence d'un pas nonchalant.

Il est 9h30. ⌚️⌛️

Le Directeur nous accueille avec un petit discours d'ouverture de session de formation. Puis il nous accompagne jusqu'√† la "salle de classe" o√Ļ, l√†, il nous pr√©sente un √† un chacun(e) des participant(e)s √† qui l'on serre la main avec le rituel des salutations (version abr√©g√©e, on ne les conna√ģt pas assez...).
Mon patron annonce le programme de formation de la semaine, suite à quoi les "élèves" se sont immédiatement réunis pour organiser le planning, les horaires et désigner les différents responsables : thés, craies, éponge, tableau noir, heures des pauses, bonbons à la menthe (!), etc. C'est important et valorisant d'avoir des responsabilités. Alors pour éviter les jalousies, un titre est attribué à chacun, que ce soit au poste principal ou en suppléant. Et s'il n'y en a pas assez, on démultiplie à l'infini : responsable en chef + responsable en chef-adjoint + vice-responsable en chef + vice-responsable en chef-adjoint, etc. Vous voyez l'idée ?

Il est 10h30. ⌚️⌛️

Soudain, le fra√ģchement nomm√© "responsable-r√©cr√©ation" claque bruyamment ses doigts en gueulant 《 C'est l'heure de la pause ! 》. Je sursaute. On n'a pourtant encore rien fait. Je reste perplexe et incr√©dule...



Il est 11h. ⌚️⌛️

Deux personnes apportent une grande bassine métallique (me faisant un peu penser à la cuve haute dans laquelle ma grand-mère stérilisait ses bocaux de conserves) avec un couvercle et la posent dans un coin de la salle avec trois gobelets en plastique posés dessus. Il s'agit de la réserve d'eau de la journée pour étancher la soif des participants. Dans ma tête, je me dis que seulement trois timbales pour abreuver la quarantaine de personnes présentes, ça risque de provoquer des embouteillages à la source au fond de la salle...

On a l'eau (on va échapper à la déshydratation), on a une tripotée de responsables (on ne risque rien), on a fait la pause (on est bien détendu), la formation peut enfin commencer, dans une ambiance.. comment dire... très particulière.

Les "élèves" ont manifestement beaucoup de mal à rester attentifs, tranquillement assis à leur place. Ambiance café du commerce à l'heure de pointe. Tout le monde se lève intempestivement et se déplace beaucoup, rentre et sort de la salle, vaque à des occupations personnelles ou simplement à des besoins naturels d'évacuations...

Des femmes partent chercher leur b√©b√©, que quelqu'un est venu leur emmener jusqu'au lieu du s√©minaire, pour l'allaiter. Leur colis affam√© r√©ceptionn√©, elles retournent s'asseoir avec leur rejeton sous le bras, puis sortent leur mamelle nourrici√®re sans se cacher, y ventousent leur nourrisson et continuent √† √©couter et poser des questions comme si de rien n'√©tait. Une fois le plein de carburant lact√© fait, elle se l√®ve √† nouveau et rapporte le petit repu endormi l√† o√Ļ il a √©t√© livr√©... Jusqu'√† l'heure de la t√©t√©e suivante !

Certain(e)s s'activent minutieusement au r√©curage/polissage dentaire au moyen d'un b√Ęton de bois faisant office de brosse √† dent (la m√©thode locale, avec un bois sp√©cial qui aurait des vertus m√©dicinales, voire m√™me carr√©ment aphrodisiaques ! Argument de poids pour inciter √† une bonne hygi√®ne dentaire...). Les frottements g√©n√®rent des copeaux stock√©s progressivement contre une joue. Pour √©viter de ressembler √† Tic et Tac venant de se faire arracher les dents de sagesse, il arrive un moment, forc√©ment, o√Ļ toute cette p√Ęte accumul√©e doit √™tre √©vacu√©e. Les personnes concern√©es se l√®vent donc pour aller cracher bruyamment leur boulette de sciure imbib√©e de salive par la porte ou la fen√™tre la plus proche.
En sachant √ßa, mieux vaut √™tre vigilant en marchant le long d'un b√Ętiment dans la rue, pour √©viter de se prendre un glaviot en pleine poire !

Le responsable des bonbons √† la menthe passe r√©guli√®rement dans les rangs pour faire sa distribution. Petite attention sympathique, √ßa rafra√ģchit, √ßa fait du bien. #Stop√ÄL'HaleineDeHy√®ne

La journ√©e est aussi rythm√©e par les abondants et bruyants d√©gazages sauvages, par en haut et par en bas. #PasDeTrouJaloux. Au d√©but, se retrouver en plein RototoProutParty, √ßa surprend, √ßa choque, √ßa d√©goute. Mais comme rapidement on se rend compte que √ßa fait partie des mŇďurs, et surtout, qu'apr√®s tout, c'est la nature, on s'y habitue et on n'y pr√™te (presque) plus attention. Il faut savoir √™tre ouvert d'esprit (et de tuyauterie). #100%Bio(gaz)

ce conseil était appliqué à la lettre !

Toutes ces activités n'empêchent nullement les "élèves" de poser moultes questions, les unes à la suite des autres, sans attendre la fin de la réponse (ni même le début parfois) avant d'en poser une autre. L'auditoire, quoiqu'un poil déstabilisant, est intéressé et intéressant.
Mais durant cette premi√®re journ√©e, j'ai eu un peu de mal √† tout comprendre et √† me faire comprendre aussi #MerciMonAccentDuSudPrononc√©. Sans compter que je ne suis pas p√©dagogue pour deux sous, et que je ne ma√ģtrise pas du tout l'art de la rh√©torique. Alors au bout de la dixi√®me fois o√Ļ j'expliquais la m√™me chose d'une mani√®re diff√©rente, puis que mes interlocuteurs me disaient avoir enfin pig√©, mais qu'une heure apr√®s, alors qu'on √©tait pass√© √† autre chose, un autre participant prenait la parole (et me la coupait au passage) pour m'interpeler : 《 Mais pr√©sentement l√† dis-donc, la cause pour laquelle je pose la question, effectivement, je reviens sur le truc l√† de tant√īt. Bon ! Je n'ai pas compris le qui la d√©j√† l√† en fait. 》, je me suis sentie compl√®tement largu√©e. La migraine me pendait au nez... #3√®meRound

Il est 13h. ⌚️⌛️

En plein milieu d'une intervention abordant des points d√©licats n√©cessitant un maximum de concentration, car importants pour tout le reste de la formation, le "responsable-r√©cr√©ation" nous refait le coup. Il claque bruyamment des doigts, se l√®ve et crie 《 C'est l'heure de la pause ! 》.  Cette fois-ci, c'est l'appel du ventre.

Il est 15h. ⌚️⌛️

Le s√©minaire reprend. Les participants sont tous revenus, mais ne sont plus de toute premi√®re fra√ģcheur. Beaucoup d'entre eux semblent ne pas avoir totalement √©merg√© de leur sacro-sainte sieste, au point que certains s'allongent sur la table et se rendorment illico !

Il est 17h. ⌚️⌛️

Tout le monde est bien réveillé, a bu, a allaité, a dégazé, a les dents récurées.
L'attention est redevenue optimale, et ça tombe bien car c'est mon tour d'intervenir.
Je leur annonce que je vais leur parler de la notion de contr√īle et d'audit financier, et l√†, je vois l'expression sur leur visage se d√©composer. Je suis mal √† l'aise car je pense alors avoir mis les pieds dans le plat en formulant mal ma pr√©sentation. Quand on vit dans un pays dont on ne ma√ģtrise pas encore compl√®tement les codes, on est toujours sur le fil du rasoir de la gaffe (ou pire, de l'incident diplomatique) lorsqu'on s'exprime.
Du regard, j'appelle mon boss au secours. Apr√®s une petite explication de sa part, tout s'√©claire ūüí°, je comprends mieux. Je d√©couvre que je suis cens√©e rassurer les participants qui pensent tous que lorsqu'il y a contr√īle des comptes, il y a forc√©ment arrestation et mise en prison dans la foul√©e ! 

J'ai alors dédramatisé la situation et tous les "élèves" sont repartis ce jour-là extrêmement soulagés. #DernierRound



Cette première semaine de travail, en mission extérieure, m'a plongée dans le bain. J'en suis ressortie lessivée !

La semaine suivante, j'ai découvert ce qui aura été mon quotidien au boulot jusqu'à mon retour définitif en France.

Florilège de mes 9 commandements.



De peu, tu te satisferas...

Comme cela faisait déjà quelques mois que je composais avec ma nouvelle routine, j'avais appris à me satisfaire de pas grand chose. J'ai simplement étendu mon expérience en découvrant le concept du minimalisme dans le milieu professionnel cette fois.

En plus de mon boss dans son bureau, le Cabinet comptait alors huit "stagiaires", un autre bureau et une autre pièce qui faisait office de salle d'attente (le reste des pièces (chambre/douche) de l'appartement étaient réservées à l'usage privé). Il n'y avait pas de place pour tout le monde, ni suffisamment de tables et de chaises. Alors les "stagiaires" s'entassaient dans le deuxième bureau, tous agglutinés autour de deux petites tables : un angle chacun, pas de jaloux. Sinon, certains allaient parfois s'affaler sur les bancs de la salle d'attente.

J'ai eu un sacré traitement de faveur (ou pas !) car, les premiers mois, j'ai été affectée directement avec mon patron. Du mobilier avait été installé rien que pour moi : un bureau et un "fauteuil" style design années 70, lignes arrondies, couleur marron chocolat fondu avec des tiroirs kaki-caca-d'oie-pétard du plus bel effet. C'était très gênant de débarquer et être favorisée ainsi, mais au final j'étais ravie (pour ne pas dire soulagée) dans un premier temps !
Plusieurs mois plus tard, la cohabitation n'étant pas toujours très simple au quotidien, et certains clients appréciant très moyennement qu'une toubab, de sexe féminin qui plus est, soit présente lors des rendez-vous, j'ai finalement été déménagée dans la salle d'attente avec une chaise et une petite table. J'étais ravie (pour ne pas dire soulagée) une seconde fois !

Sinon, niveau √©quipements, ensevelis sous deux doigts de sable et de poussi√®res, il n'y avait qu'un ordinateur (√† disquettes et sous MS-Dos) et une imprimante (√† papier-listing continu et √† aiguilles), le must inesp√©r√© pour l'√©poque ! Je rappelle que la sc√®ne se d√©roule en 1994/1995... Les ordinateurs n'√©taient pas encore r√©pandus comme maintenant. Alors autant dire que pour le S√©n√©gal, c'√©tait un peu un luxe ! Par contre, il fallait √™tre patient pour pouvoir s'en servir, √† tour de r√īle, quand il n'y avait pas de coupure d'√©lectricit√©, sachant que le boss √©tait bien-s√Ľr prioritaire.



La divination, tu découvriras...

Mon domaine, c'est l'expertise comptable. Pour faire court, je jongle avec les chiffres quoi !
Une des missions du m√©tier est d'√©tablir annuellement, pour chaque entreprise, un bilan et un compte de r√©sultat. Pour cela, il faut donc tenir une comptabilit√© en bonne et due forme. Et qui dit comptabilit√© dit paperasse... vous savez ce truc qui, au mieux, provoque une crise d'urticaire et, au pire, d√©clenche une attaque de panique (comme si √ßa br√Ľlait les doigts ou qu'on finissait en enfer si jamais venait l'id√©e saugrenue de classer les papelards d√®s r√©ception). La paperasse... cette chose qu'on s'empresse d'enfouir dans un coin recul√© et inaccessible de la maison dans le meilleur des cas, et qu'on jette malencontreusement √† la poubelle √† l'insu de son plein gr√© dans le pire des cas ! Sauf que la paperasse, c'est LA mati√®re premi√®re, les ingr√©dients sans lesquels la recette des comptes annuels est impossible √† cuisiner ! Comment voulez-vous faire une omelette si vous n'avez pas d'Ňďufs ?

Au Sénégal, bien que les exigences en matière d'obligations comptables existent légalement, dans les faits le concept est très largement méconnu, pour ne pas dire carrément inconnu.
Il faut toutefois remettre les choses dans leur contexte. Dans un pays o√Ļ la majorit√© de la population ne doit sa subsistance qu'aux activit√©s li√©es au micro-commerce ou √† l'artisanat local, devoir "rendre des comptes", quand chacun cherche avant tout √† nourrir sa famille au jour-le-jour avant de penser √† faire des b√©n√©fices, est le dernier des soucis. La culture de la paperasserie n'existe pas du tout.

Lorsque l'Administration (ou assimilée) leur tombait dessus, certains, moins "toute petite entreprise" que les autres, devaient pourtant se plier à la règle et venaient donc en catastrophe au Cabinet. La plupart du temps, la fleur au fusil... Presque toujours très à postériori, autrement dit avec quelques années de retard...
Rares √©taient les clients en mesure de nous fournir des factures et autres justificatifs, des √©tats de caisse, des relev√©s bancaires le cas √©ch√©ant.  《 Un compte courant bancaire ? C'est quoi √ßa d√©j√† ? 》. Oui, l'argent sonnant et tr√©buchant domine, les esp√®ces priment, c'est la supr√©matie du black (sans mauvais jeu de mot...) !

Pour essayer de comprendre ce qui me paraissait incompréhensible, j'avais questionné un des rares clients qui parvenait à m'apporter des papiers à me mettre sous la dent.
Il m'avait expliqué que, de toute façon, même ceux qui avaient un compte en banque jetaient les relevés, qu'ils ne regardaient d'ailleurs même pas, ils ne savaient pas à quoi ça pouvait leur servir. Et puis ils n'avaient pas confiance dans les montants car truffés d'erreurs et donc sans aucune valeur probante.
Pour obtenir des factures fournisseurs, il me racontait que c'était compliqué. Par exemple, lorsqu'il allait acheter des fournitures au marché, s'il tombait sur un vendeur sachant bien écrire, et sachant ce qu'était une facture, le marchand refusait de lui en faire une et surtout de la signer par crainte de finir en prison en cas de dénonciation (!?!?!?!).

Alors comment je faisais pour tenir des comptabilit√©s ? Et bien c'√©tait un peu par divination ūüėÖ ! Avec les maigres informations qu'on me donnait de vive voix, et des bouts de papiers griffonn√©s, il me fallait deviner, extrapoler et pondre une traduction comptable qui tenait √† peu pr√®s la route.
Sinon, en plans B, j'avais l'embarras du choix :  frotter une boule de cristal, ou interpr√©ter les lignes de la main du client, ou tirer les tarots, ou lire dans le marc de caf√©, ou lancer des cauris (en Afrique, petits coquillages "r√©v√©lant" l'avenir) puis les d√©chiffrer, ou bien encore lire dans les entrailles d'un poulet sacrifi√©...
BREF, il avait fallu que je me d√©merdasse (au royaume du syst√®me D) ūüėā !




Tuer le temps, tu apprendras...

Ce n'est pas que je me répète, c'est juste un fait : apprivoiser la notion de temps à l'africaine est quelque chose de vraiment particulier ! Dans le boulot aussi, il m'a fallu "faire avec"...

Entre l'insuffisance, et même parfois carrément l'absence, de travail à faire et les cadences locales qui étaient très différentes de celles dont j'avais l'habitude, autant dire que les journées ont souvent été très (très très) longues. J'ai rapidement compris que j'allais devoir déployer des trésors d'imagination pour échapper aux rythmes imposés, plus subis qu'autre chose. Là encore, je me serais arrachée les cheveux un nombre incalculable de fois.

S'il y a bien une chose dont j'√©tais incapable c'√©tait rester les bras crois√©s √† attendre sans rien faire. La premi√®re fois o√Ļ mon patron m'avais confi√© une mission √† mener √† bien, je l'avais termin√©e tranquillement avant la fin de la premi√®re matin√©e de travail. Enthousiaste et motiv√©e, j'√©tais all√©e lui rendre le boulot et, dans la foul√©e, lui en demander un autre pour l'apr√®s-midi. Quelle ne fut pas alors ma stup√©faction (puis mon abattement lorsque j'ai compris que ce n'√©tait pas du tout une blague) quand il s'est √©cri√© 《 Mais comment √ßa ? Vous avez d√©j√† tout termin√© ? Mais l√† ce n'est pas possible, je vous ai donn√© du travail pour toute la semaine l√†. Ben mon vieux, c'est incroyable, j'ai jamais vu √ßa ! 》. J'en √©tais rest√©e bouche b√©e tellement j'avais trouv√© la situation improbable.

Le c√īt√© positif de tout √ßa ? J'ai appris l'art de la patience infinie...




D'aucun comportement, tu ne t'étonneras...

M√™me si je n'ai pas toujours tout compris, j'ai fini par √™tre blas√©e de certaines habitudes et autres comportements que j'ai pu observ√©s. Mais c'est vrai qu'en d√©couvrant des situations "in√©dites", √† chaque fois j'avais besoin d'un petit temps d'adaptation en me r√©p√©tant : 《 No stress, √ßa doit √™tre normal ici !.

Morceaux choisis, en vrac.

Un beau jour, la Fatou (=la bonne) du Cabinet d√©barque dans le bureau o√Ļ j'√©tais avec, √† la main, un esp√®ce de pot en terre rempli de braises ardentes. Surprise, j'avais alors pens√© : 《 C'est quoi √ßa encore ? Elle ne va quand m√™me pas faire des brochettes ici !?!? Il fait suffisamment chaud comme √ßa... 》. En la voyant sortir un sachet rempli d'un truc non identifi√©, je m'√©tais alors dit qu'elle allait peut-√™tre pr√©parer du th√©. Mais je me trompais... Elle avait jet√© une poign√©e du contenu de son sachet directement sur les braises, ce qui avait provoqu√© instantan√©ment une √©paisse fum√©e dans la pi√®ce. On ne se voyait presque plus l√†-dedans, j'avais du mal √† respirer tellement je toussais. Mais personne ne bronchait dans le Cabinet. Je me suis un peu inqui√©t√©e au bout d'un moment :
─ Dites donc, c'est normal que la bonne foute le feu au bureau ? 
─  Elle ne met pas le feu, elle parfume la salle !
─   Hein ? Parfumer ? Non mais moi √ßa m'asphyxie plus qu'autre chose son truc. S√©rieusement, c'est quoi ? (ils √©taient tous hilares de me voir √©carlate sur mon bureau, les yeux exorbit√©s, prise de quintes de toux de tuberculeuse).
─  Mais c'est de l'encens, vous ne connaissez pas ? Vous ne faites pas √ßa chez vous ? Nous ici, tout le monde en br√Ľle dans sa maison. Celui-l√† est parfum√© √† --- [je ne me souviens plus quoi]. √áa sent bon non ?
─   Bon... comment vous dire... L√† je ne sens pas vraiment le parfum, mais plut√īt la fum√©e. Et mes yeux commencent √† crier au secours. Mais sinon, √ßa va durer longtemps ? Et c'est normal que √ßa fume autant ? Non parce que l√† on va tous crever !
─  Non non, rassurez-vous. Bon l√† c'est vrai qu'elle a un peu forc√© sur la dose. Normalement on ne sent que les effluves des herbes br√Ľl√©es. 》.
Il m'avait fallu ouvrir la fenêtre pour pouvoir reprendre mon souffle. J'étais la risée de mes collègues. Finalement, une fois que la fumée s'était dissipée, c'est vrai que ça sentait bon.


Régulièrement, clients comme collègues enlevaient leurs chaussures, les balançaient sous une chaise ou une table et se baladaient pieds-nus dans le Cabinet. Phénomène inexpliqué et inexplicable. Mal aux pieds ? Pompes inconfortables ? Arpions en surchauffe ? Les hypothèses restent sans confirmation. Il devait y avoir un peu de tout ça probablement.

Dans le m√™me ordre d'id√©e, je ne comptais plus le nombre de fois o√Ļ je me suis retrouv√©e nez-√†-nez avec certaines coll√®gues qui terminaient la journ√©e en soutif ! Bon, √† leur d√©charge, il faut pr√©ciser que pendant une grosse partie de l'ann√©e il faisait tr√®s chaud dans les bureaux, et il n'y avait pas la clim.

Il ne fallait pas s'étonner non plus de voir des gens se pomponner ; faire leurs ablutions ; dérouler un tapis sur les pavés et s'y prosterner pour prier face à La Mecque ; aller s'allonger sur les bancs de la salle d'attente pour piquer un roupillon ; se balader dans le couloir avec leurs chaussettes à la main (?!).
Il ne fallait pas √™tre surpris de croiser parfois un myst√©rieux inconnu v√™tu d'un grand boubou blanc immacul√© et d'une sorte de ch√®che blanc sur la t√™te (comme certains marabouts) et d√©ambulant en silence tel un fant√īme ; de voir la femme de m√©nage faire la poussi√®re en y soufflant dessus ou en agitant une chiffon en l'air pour la faire tomber par terre ; de se trouver nez-√†-nez avec quelqu'un torse nu et le pantalon retrouss√© jusqu'aux genoux en train de se brosser les dents ; de voir des slips suspendus √† la poign√©e d'une porte ou √† la grille d'une fen√™tre ; de trouver la fatou √† quatre pattes dans la douche en train de faire la lessive.
Et que dire du nombre de fois o√Ļ mon patron, sorti de la douche avec sa serviette encore autour du cou, ou bien en peignoir sortant de sa chambre, avait d√Ľ aller saluer un client dans le couloir avant de le faire patienter dans la salle d'attente jusqu'√† ce qu'il soit pr√™t √† le recevoir.
Ou encore de ce jour o√Ļ, pendant qu'un client attendait l'heure de son rendez-vous, il crachait par terre, devant moi, sans aucune g√™ne, les r√©sidus de son repas coinc√©s entre les dents (il avait mang√© du riz...).
J'en passe et des meilleures, je pourrais en parler pendant des heures...



D'allumer le ventilo, tu t'abstiendras...

La plupart du temps, il faisait chaud, tr√®s chaud dans les bureaux du Cabinet. Mon corps avait du mal √† le g√©rer, et √ßa se voyait √† l’Ňďil nu quand ma t√™te virait au rouge coquelicot, ou que je passais mon temps √† m'√©ponger car mon visage suait tellement qu'on aurait dit Johnny Hallyday en concert. Alors mon patron, inquiet, avait eu piti√© de moi...

Un beau jour, des électriciens avaient débarqué avec fracas. Ils venaient poser un ventilateur de plafond. Le chantier du siècle avait débuté, un bordel indescriptible.
De mon c√īt√©, √ßa faisait deux jours que je m'√©puisais √† trier et classer deux ann√©es de paperasse balanc√©e en vrac dans un grand carton apport√© par un client. Ma table √©tait minutieusement recouverte de tas de feuilles froiss√©es et de bouts de papiers √† moiti√© d√©chir√©s.
En fin de journée, les électriciens avaient voulu effectuer les premiers essais. Quand ils avaient mis le ventilo en marche, ce fut le "drame" ! Dès les premières rotations du terrible engin, la tonne de poussière accumulée sur chaque pale avait été projetée dans toute la pièce, je m'étais retrouvée presque complètement panée ! Et alors que je toussais et éternuais à m'en décoller la plèvre #MerciMesAllergiesRespiratoires, les pales s'étaient mises à brasser l'air de plus en plus vite, au point que la puissance (anormale) du souffle avait eu comme un effet cyclone. Mes papiers avaient été "aspirés" de ma table et s'étaient retrouvés à tournoyer dans la pièce avant d'être propulsés au mur ou au plafond.


Par réflexe, je m'étais étalée de tout mon long sur mon bureau dans l'espoir de limiter le "carnage", et je suppliais :

─ PITI√Č ! Arr√™tez-moi cette machine infernale !
─  Oh ? Mais pas de soucis Ang√©lique, je vais vous pr√™ter du poids pour caler tout √ßa. 》.

Les électriciens avaient éteint le plafonnier. Mon boss posait tout ce qui lui tombait sous la main sur mon bureau pour que je puisse coincer mes tas de papelards. Mais le ventilo avait été rallumé et rebelote. Je m'agitais dans tous les sens dans la pièce pour rattraper mes papiers volants...
Quand j'étais partie ce soir-là, un peu découragée par mes deux jours de boulot anéantis en quelques rotations de ventilateur, j'avais pu récupérer toute ma paperasse, mais mon bureau était enfoui sous une véritable quincaillerie, un bric-à-brac inimaginable !

Le lendemain, je m'étais installée à l'ordinateur pour comptabiliser tous les papiers virevoltants et bien aérés de la veille. Les électriciens étaient revenus faire des tests, réglant aussi la direction du ventilo pour éviter qu'il ne me souffle directement dessus (et me fasse un brushing par la même occasion...). Mais mon patron devait penser que je n'avais pas suffisamment d'air pour me soulager, alors il avait débarqué avec un ventilateur sur pied, une antiquité fonctionnant sur du 110V qui avait instantanément grillé quand il l'avait branchée sur la prise en 220V sans le transfo ! PAF ! Il avait sommé les électriciens de réparer/adapter la relique sur le champs, ce qu'ils avaient fait avec une improbable mais incroyable dextérité.

Petit apart√© : il faut souligner que les S√©n√©galais sont de v√©ritables Mac Gyver √† l'africaine, les rois absolus du syst√®me D, les ma√ģtres incontest√©s de "l'autod√©merdance" (selon l'expression consacr√©e de L.S. Senghor). Quoiqu'on en dise, quoiqu'on en pense, √ßa force l'admiration...

J'avais d√Ľ prendre de nouvelles habitudes pour composer avec les courants d'air qui m'√©taient d√©sormais impos√©s ! Je pr√©f√©rais quand m√™me √™tre sans l'option cyclone...


─ Mais Ang√©lique, il faut utiliser les ventilateurs l√† pr√©sentement ! Ils ont √©t√© install√©s sp√©cialement pour vous.
─  C'est tr√®s gentil mais je n'ai rien demand√© moi. Je voudrais juste ne pas avoir √† courir apr√®s les papiers. Alors si √ßa ne vous d√©range pas, je les allumerai quand j'en aurai vraiment besoin. 》.

Ne tenant nullement compte de ma remarque, il avait aussit√īt enclench√© l'interrupteur du ventilateur de plafond... sans r√©sultat ! Aucune des trois autres vitesses ne fonctionnait non plus. Les √©lectriciens avaient d√Ľ revenir "en urgence" pour diagnostiquer la panne... √† grands coups de marteau, tellement forts qu'√† chaque coup, mes yeux se fermaient par r√©flexe sans que je puisse m'en emp√™cher. Mal de tronche d'anthologie ce soir-l√†...

Le lendemain, lorsque j'avais voulu allum√© le ventilo, une √©norme √©tincelle avait jailli du plafond avec un gros PAF !, un peu de fum√©e et puis plus rien. J'avais alors tout arr√™t√© et n'avais plus jamais rien touch√© de peur de mettre le feu au b√Ętiment.



Le bruit ambiant, tu supporteras...

Autre problème récurrent pour moi, les nuisances sonores. Oui, encore. Non, je ne radote pas au fil des éditions d'#HistoiresExpatriées. C'était à croire que le silence n'existait jamais au Sénégal. Plusieurs sortes de bruits régnaient au boulot.

Il y avait d'abord l'ambiance dans le bureau m√™me : une petite radio ondes courtes √† piles crachait la bande-son de Dakar FM √† fond toute la journ√©e. Les s√©n√©galais que j'ai c√ītoy√©s ne semblaient pas pouvoir rester une journ√©e sans √©couter de la musique. Je n'ai jamais r√©ussi √† savoir pourquoi ils mettaient le son aussi fort, c'√©tait insupportable. J'avais des maux de t√™te √©pouvantables √† peine un quart d'heure apr√®s mon arriv√©e chaque matin. Pour se concentrer sur une t√Ęche, ce n'√©tait pas simple. Je n'en pouvais plus. Les seuls moments de r√©pit √©taient quand les piles √©taient vides. Mais √ßa ne durait jamais tr√®s longtemps car l'un des stagiaires √©tait aussit√īt mandat√© pour aller trouver des piles neuves au plus vite ! Au d√©but, je croyais que mon patron √©tait un peu dur de la feuille, les portugaises un tantinet ensabl√©es, et qu'il mettait fort pour entendre quand l'heure des infos arrivait. Mais non, d√®s que le journal commen√ßait, il s'empressait de l√©g√®rement baisser le volume et se mettait √† discuter avec les collaborateurs en s'√©gosillant pour couvrir le son de la radio.



Il y avait ensuite les voisins du dessous. Comme je l'ai déjà expliqué, tout le monde vit plus ou moins dehors, les logements ne sont jamais insonorisés et toujours ouverts aux quatre vents. Alors quand la famille vivant au rez-de-chaussée de l'immeuble a accueilli son énième nouveau-né, autant dire qu'on n'avait pas eu besoin de faire-part de naissance pour savoir qu'ils étaient un de plus chez eux ! Ce pauvre nourrisson hurlait non stop du matin au soir, c'était à se demander s'il n'était pas laissé seul sans aucune surveillance.
Quelques semaines plus tard, √ßa s'est calm√©. Mais ce sont d'autres enfants de la fratrie qui ont pris le relais. Un jour, un des gar√ßons avait chop√© un de ses fr√®res pour le bastonner, et tenter de l'√©trangler par la m√™me occasion. La m√®re √©tait sortie comme une furie dans la cour en hurlant encore plus fort que ses gosses. Pour les s√©parer, elle avait alors balanc√© sur eux tout ce qui lui passait par les mains, y compris le balai qu'elle utilisait, mais les chenapans, beaucoup plus vifs et agiles que leur pauvre m√®re, avaient esquiv√© les jets d'objets en une pirouette. Toutefois, c'est la maman qui avait eu le dernier mot en r√©ussissant √† en attraper un au passage, elle l'avait tra√ģn√© √† l'int√©rieur pour lui r√©gler son compte. Vu les cris, il avait d√Ľ prendre cher...
On aurait été en France, les services sociaux auraient débarqué là avec toute la cavalerie en moins de temps qu'il n'en faut pour les appeler.

Il y avait aussi les chants religieux en arabe d'un malheureux gamin qui passait au Cabinet pour mendier plusieurs fois par semaine. Il avait une voix vraiment très bizarre, cassée, très rauque. Il psalmodiait sans rythme, d'un ton monotone répétitif ; c'était lancinant, irritant, crispant, ça me faisait grincer des dents. Tellement pas harmonieux que la première fois que je l'ai entendu, je ne savais pas ce que pouvait être ce "bruit", ça m'évoquait vaguement les miaulements nocturnes des chats du quartier. Bref, un jour une des stagiaires lui a donné une pièce pour qu'il s'arrête de chanter et qu'il s'en aille. Sauf qu'après ça, il revenait chaque jour pousser la chansonnette en échange d'une nouvelle pièce, jusqu'à ce que l'un des stagiaires se mette en colère et le fasse fuir définitivement.




D'eau courante, tu te passeras...

Le Cabinet √©tait situ√© dans une zone de la ville o√Ļ il n'y avait pas d'eau du matin jusqu'en fin d'apr√®s-midi. Pour boire, √ßa ne me posait pas de probl√®mes, l'eau du robinet n'√©tant pas recommand√©e, je faisais toujours suivre une grande bouteille d'eau min√©rale. Mais pour les parenth√®ses enchant√©es aux toilettes (avec la chasse d'eau √† sec apr√®s le premier visiteur du jour), c'√©tait une toute autre histoire !

Pour ne pas faire fuir le lecteur, je ne vais pas rentrer dans les d√©tails all√©chants de ces moments tr√®s intenses et charg√©s en √©motions fortes quand tu ne peux plus te retenir d'aller faire pipi (ou plus en cas d'urgence sanitaire) dans la soupe commune de tous ceux qui t'ont pr√©c√©d√©e depuis le d√©but de la journ√©e... Tout ce que je peux dire est que c'est dans de telles situations quotidiennes qu'on prend conscience de toute la puissance du mental et de la capacit√© d'adaptation de l’√ätre Humain !





Dans la peau de la femme étrangère blanche immigrée, tu te retrouveras...

Parfois, certaines situations ne peuvent √™tre r√©ellement comprises que lorsqu'on les vit soi-m√™me. Quand j'habitais au S√©n√©gal, les r√īles ont √©t√© invers√©s : j'ai touch√© du doigt ce que peuvent conna√ģtre les √©trangers vivant en France...

Une des choses qui m'aura beaucoup marquée (et blessée aussi) durant ma parenthèse expatriée c'est de prendre conscience un beau jour que, là-bas, je n'étais "qu'une femme blanche, étrangère et immigrée" qui n'était pas chez elle.
Litt√©ralement, ce n'√©tait pas faux bien-s√Ľr. Mais au pays de la teranga (= art de l'accueil bienveillant et de l'hospitalit√© chaleureuse inscrit dans les g√®nes des s√©n√©galais), je ne m'attendais pas du tout √† √ßa. Aussi bien d'un point de vue professionnel que dans la vie de tous les jours, finir par y ressentir assez rapidement de la suspicion, de la m√©fiance, parfois m√™me de l'animosit√© et du rejet (du racisme ?), et ce bien malgr√© moi, c'√©tait plus qu'un paradoxe, c'√©tait un comble !

À cette étiquette collée dans mon dos, je pourrais aussi rajouter "non musulmane", mais je préfère éviter tout malentendu ou polémique... Je me contente donc juste de raconter une petite expérience qui m'a ouvert les yeux sur une réalité qui me dépassait (et sur laquelle je ne porte plus aucun jugement de valeur).
Un client ayant fait appel √† mon boss pour assurer une mission de formation √† destination de "musulmans tr√®s puristes", a cat√©goriquement interdit que j'intervienne, apr√®s avoir d'abord refus√© de simplement me rencontrer. Ne comprenant pas spontan√©ment pourquoi, j'ai alors demand√© des explications √† mon patron (assez ouvert d'esprit et plut√īt tol√©rant). Il m'avait dit, embarrass√©, que c'√©tait parce que j'√©tais une femme, blanche, et surtout que je n'√©tais pas voil√©e. Et que si j'avais d√Ľ prendre en charge les s√©ances, il aurait fallu que je me voile int√©gralement. Tr√®s g√™n√©, il avait alors pr√©f√©r√© refuser pour moi sans me le dire...


Mes quelques exp√©riences professionnelles n√©gatives font aussi partie des raisons pour lesquelles lorsque j'ai quitt√© le S√©n√©gal, je suis partie tr√®s f√Ęch√©e contre ce pays, en jurant de ne plus jamais y remettre les pieds (fontaine...). √Ä ce moment-l√†, d√©finir le S√©n√©gal comme LE pays de la teranga me faisait doucement rigoler car apr√®s tout ce que j'y avais vu et v√©cu, j'en √©tais venue √† penser que cette fameuse teranga n'√©tait qu'un concept marketing touristique opportuniste. Accueil et hospitalit√© peut-√™tre, mais seulement pour les touristes-porte-monnaie-ambulant alors !  
Depuis cette époque, j'ai revu mon impitoyable jugement à l'emporte-pièce... Rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Mais OUI le Sénégal est le pays de la teranga.


1995 : dans la peau d'une toubab en boubou.
Vous avez le droit de rire, mais pas de vous moquer ūüėĀ !!!



Du rituel des trois thés, tu te régaleras...

Une chose me plaisait beaucoup : chaque après-midi, il y avait toujours quelqu'un pour préparer du thé à la menthe (ou à la pastille Valda s'il n'y en avait pas). J'adorais en boire (même s'il ne fallait pas être trop tatillon sur la notion d'hygiène).
Au S√©n√©gal, c'est tout un rituel, qui dure, dure, dure, le temps de pr√©parer et de boire √† tour de r√īle chacun des trois th√©s. L√†-bas, on dit que le premier est amer comme la mort, le deuxi√®me est doux comme la vie et le troisi√®me est sucr√© comme l'amour.

 
Au Cabinet, ça commençait à 15h, et les dégustations s'étalaient jusqu'à 17h30 généralement. On en avait bien besoin pour ne pas tous s'endormir sur nos tables ! C'était dur les après-midi dans cette fournaise. Je comprenais pourquoi ils faisaient tous la sieste après manger. Pourtant, je n'ai jamais réussi à adopter cette habitude, la sieste et moi n'avons jamais été très copines...

Trois bons thés et hop on était reboosté ! Surtout si la variété de thé noir préparé était celui appelé le "Saddam Hussein". C'était le plus fort, tellement bourré de théine qu'en boire trop tard dans la journée risquait de nous assurer une belle insomnie ! Pas trop conseillé si on voulait affronter sans trop de difficultés une nouvelle journée de boulot le lendemain... Comme un jour sans fin...




Une fois de plus, comme pour la vie personnelle, la vie professionnelle dans mon (ancien) pays "d'adoption" n'a pas été un long fleuve tranquille ! Mais cette expérience m'a finalement beaucoup plus appris et apporté que ce que je ne le pensais à l'époque...



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Précédentes #HistoiresExpatriées :

√©dition n°8 : La (barri√®re de la) langue...
√©dition n°7 : Votre coin de France. (je n'ai pas particip√© √† ce num√©ro)
√©dition n°6 : Ce que j'aurais voulu savoir avant de partir...
√©dition n°5 : Mon ailleurs la nuit...
√©dition n°4 : Ma nouvelle routine...
√©dition n°3 : Pourquoi es-tu partie ?
√©dition n°2 : F√™tes et lumi√®res d'ailleurs...
√©dition n°1 : Un nouveau "chez soi" ailleurs...











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10 commentaires:

  1. J'avais déjà entendu des morceaux de ce récit mais par écrit si bien rédigé c'est encore mieux. Bravo Angélique.

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  2. J'ai eu un immense plaisir √† te lire. Quelle exp√©rience! Je sens cette ambivalence (qu'il m'arrive de ressentir moi-m√™me) entre ton ouverture √† une autre culture et les difficult√©s de codes √† 1000 lieues de ce que tu connais. J'ai vraiment appr√©ci√© l’authenticit√© de ton r√©cit. Merci pour cela.

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    1. Merci de m'avoir lue ��. Je suis ravie si, en plus, tu as appr√©ci√©. Je ne pensais pas participer (encore et toujours par peur d'√™tre mal interpr√©t√©e) mais finalement je me suis jet√©e √† l'eau. Apr√®s tout, je ne raconte que ce que j'ai v√©cu, et √ßa fait un bien fou �� !

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  3. J'adore ton article ! Tu m'as fait rire, tu m'as fait me poser des questions, et tu m'as appris des trucs ! Franchement d'avoir vécu tout ça chapeau. Le choc est rude, et tu le racontes très bien !

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    1. oh merci Stéphanie, ça me touche beaucoup ce que tu m'écris ! Et si je suis parvenue à te faire rire avec mes (més)aventures, alors je suis comblée !!! C'est mon objectif premier : divertir (pour ne pas faire fuir :-)...) tout en "exorcisant" tout ce vécu qui, même s'il date maintenant, m'a marquée au fer rouge...

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  4. C'est toujours aussi dingue de te lire, j'ai beaucoup ri ! On est vraiment transportés dans un autre monde avec tes textes. Vivement la suite (le thème du corps s'annonce intéressant, car déjà tout au long de cet article j'ai pensé à plusieurs reprises combien la pudeur et la notion d'espace personnel semblaient différentes au Sénégal).

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    1. Merci Lucie !!! Contente de t'avoir fait rire, c'est toujours une récompense pour moi.
      Je cogite beaucoup sur le prochain th√®me du corps... D'autant plus que l'annonce de la pr√©sentation m'a fait voir d'autres fa√ßons d'aborder le sujet, des angles auxquels bizarrement je n'avais pas du tout pens√© de prime abord. Alors c'est un peu "temp√™te sous un cr√Ęne" pour moi depuis :-) !!! Mais j'esp√®re bien pouvoir √©crire sur le sujet...

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  5. Et bien, que de souvenirs je vois! Un long article plein d'humour qui a d√Ľ vous rappelez beaucoup de choses.
    https://maevasmapamundi.com

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    1. merci Ma√ęva. Oui, des souvenirs de cette √©poque lointaine, ce n'est pas ce qui manque ! Mais heureusement que j'ai conserv√© les milliers de pages que j'ai √©crites quand je vivais l√†-bas. Je tenais alors religieusement mon carnet de bord au jour le jour ! Il y avait tant de choses √† raconter √† chaud que je n'aurais jamais pu me rappeler de tous les d√©tails sinon... J'avais enfoui beaucoup d'√©pisodes, mais √ßa me lib√®re d'oser raconter publiquement tout √ßa. Avec les ann√©es de recul, je peux raconter "en y mettant les formes", car la version d'origine est beaucoup trop politiquement incorrecte, virulente et sans filtre ! C'√©tait tellement dur pour moi que je n'y allais pas avec le dos de la cuill√®re dans mon t√©moignage quotidien...

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